Touchée

Dans le train entre Paris et Genève, un texte improvisé. Comme une urgence d’écrire. Inspiré par mes récentes expériences lors de ma formation en massage thaï, qui a été un point d’orgue de mon histoire avec le toucher.

Quand entendons nous parler du toucher ? Le plus souvent lorsque nous évoquons les 5 sens. Pris au milieu des 4 sens qui le côtoient, le toucher semble pourtant être délaissé. 

La main de mon papa qui a recueilli un oiseau blessé.

Chaque jour, nous parlons de ce que nous avons vu, entendu, gouté ou senti. En ce qui concerne la vue, nous regardons des milliers d’images par jour, nous nous comparons, nous admirons, nous désirons, nous observons.

Grâce à l’écoute de nos semblables, nous pouvons nous ouvrir, grandir. C’est d’ailleurs ce que nous faisons une grande partie de la journée, en réunion, le soir entre amis ou en famille. C’est le moment également où nous stimulons le gout en partageant un bon repas au restaurant ou à la maison. Quant aux odeurs, ce sont elles qui nous enchantent dans la nature, lorsqu’elles nous rappellent un souvenir ou lorsqu’un parfum agréable passe sous nos narines.

Et le toucher alors ?

Il me semble que le toucher est sous utilisé, sous développé. Je suis personnellement très sensible aux matières. Une partie de mon corps au contact de tel ou tel matériaux donne une information à mon cerveau, parfois plaisante, inattendue, insupportable, nouvelle.

Mais est ce seulement cela le toucher ? Est ce seulement une information que reçoit le cerveau et qu’il va traiter au milieu d’autres ?

A mon sens, le toucher peut être apprécié davantage en ce qu’il détient une puissance toute particulière.

Lorsque nous grandissons, selon que notre famille est pudique ou tactile, chacun de nous hérite en partie de ces manières de se comporter avec nos semblables. Lorsque mes amis me touchent ou m’embrassent,  j’aime imaginer que cela découle de la façon dont ils ont grandi avec leurs parents. 

Certaines amies ont le « câlin facile ». Pas besoin d’occasion particulière. Si l’on se rencontre, je sais que nous nous enlacerons pour nous saluer. Alors qu’avec d’autres, malgré la profondeur de notre affection, nous avons l’habitude d’une bise rapide et plus distante.

Une bise rapide ? Celle que l’on fait en s’effleurant légèrement les joues, surtout en prenant garde que nos corps ne rentrent pas en contact.

Plus je voyage dans des milieux sociaux et des pays autres que le mien, plus je rencontre des façons de faire totalement différentes lorsqu’il s’agit du toucher.

Avec le yoga, pour la première fois, la dimension du toucher commence à prendre une place dans mon existence. Lorsque j’assiste à un cours de yoga et que je suis ajustée, ou lorsque je dispense un cours et que je pose ma main sur le bras ou l’épaule de mes élèves, c’est par le toucher que je transmets les bons gestes, la bonne pratique. C’est une des premières choses qui m’a intriguée et déstabilisée lorsque je découvrais la discipline il y a des années. Je me souviens avoir apprécié l’absence de barrière entre moi et mon semblable lorsque j’étais sur le tapis. Sortie des salles de cours de l’université en Corée du Sud, où tout est très policé, je me retrouvais la seconde d’après avec des inconnus, assistée par ma professeure dans des postures qui me semblaient bien éloignées de la droiture apparente de tous les jours.

Cette impression s’est encore accentuée lors de mes premiers voyages en Inde. Pieds nus à longueur de journée dans la nature, sur les tapis de yoga et assis à même le sol dans les salles de classe, nos professeurs ajustaient nos corps avec toute l’expertise nécessaire, concentrés sur la pratique, sans se soucier de toucher une cuisse ou une oreille.

Je réalisais alors que la façon dont j’avais conçu le rapport au corps jusqu’alors, au mien, à celui des autres, est la première barrière qui m’empêchait de développer mon sens du toucher. Et de développer personnellement bien d’autres choses. 

Je fais un bond de plusieurs années en avant pour arriver à ce mois de septembre 2024 où je découvre la pratique du massage thaï. Ayant travaillé depuis plusieurs années à faire sauter les préjugés qui m’empêchaient de toucher l’autre sincèrement, c’est à dire avec envie et non avec dégoût, j’étais enfin prête pour me former au massage. Prête pour toucher et être touchée.

La découverte de cet art qui se pratique avec les mains est une nouvelle fois significative sur le plan personnel. Lors de cette semaine intense de formation, je dispense autant de massages que j’en reçois. Encore plus que dans le yoga, l’exigence de la pratique m’amène à appréhender le corps de l’autre - où l’autre est véritablement étranger - d’une façon encore jamais explorée. « La bonne imbrication » est l’acte de placer sa main sur le corps de la personne massée de sorte qu’elle s’emboite et s’imbrique sur les différentes parties de son corps.

Le toucher est réalisé en conscience car le massage est pratiqué en pleine présence comme une méditation. 

J’en conclus que, pratiqué régulièrement, le toucher apporte aux êtres humains une détente, un bienfait, une tendresse voire même une sécurité affective. Comme on peut le faire spontanément avec un bébé.

Le geste du masseur a un impact physique et psychique sur la personne massée. Durant cette formation, il m’est arrivée d’être profondément … touchée, émotionnellement et tactilement.

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