Ma double vie

« Il est à chaque fois un peu plus décisif, un peu plus présent à l’intérieur de moi.
Alors que je l’ai initié moi même, finalement c’est lui qui fini par m’emporter.
Quand lâchera t il son étreinte ?
Que me restera t il de lui lorsque je serai de retour ?
Qu’emporterai-je avec moi dans ma « première vie » ?  »

Mes derniers et récents voyages ont laissé en moi une empreinte considérable indélébile et constitutive de la personne que vous pouvez croiser aujourd'hui. Oui, le voyage, c’est de lui dont il s’agit. 

Ma première vie est celle que je mène en Europe la plus grande partie de l’année. La seconde , c’est ma vie en voyage, tout simplement.

Je reviens ici sur les motivations de mon dernier départ en septembre 2023 pour trois mois. Elles sont nombreuses. Parmi les plus évidentes (et non les plus décisives), le manque du voyage tout simplement, le besoin de prendre l’air à nouveau, de revivre l’excitation du départ et de la découverte. Si l’on en vient à l’essentiel alors ce voyage c’est surtout :

Créer du vide

Il peut paraitre fou d’avoir besoin d’aller seule à l’autre bout du monde pour faire le vide, faire « rien », arriver à ralentir mes activités. Certes, cela est aussi possible dans son jardin mais l’intensité procurée est pour moi non comparable. Du moins, certains lieux que j’ai identifiés sur cette Terre me permettent de décrocher, de couper de mes préoccupations quotidiennes, de me libérer mentalement pleinement et instantanément de toutes les activités que j’ai moi-même  créées dans ma première vie.

En voyage, je suis profondément immergée en moi même, portée par le vide qui m’entoure. Le vide d’activités, le vide de connaissance, le vide d’habitudes.

Avant d’être porteur, le vide me donne parfois le vertige. C’est dans celui-ci que je m’épanouis.  Je crée le vide pour y rester. Surtout pas de visites touristiques au programme, pas de nouvelles activités, laisser simplement la vacuité s’installer et opérer. C’est de ce rien en apparence que surgit la profondeur. 

« Les désœuvrés sont plus profonds que les affairés »
— Emil Cioran

Selon Pétrarque, l’affairé qui veut remplir ses journées et ne jamais s’ennuyer une seule seconde passe totalement à côté de son existence. Au contraire, le solitaire qui organise son temps selon sa philosophie et sa quête, selon son itinéraire spirituel personnel, sans rien faire apparemment de l’extérieur, est, dans le fond, le plus au coeur des choses que l’affairé.

Ne pas savoir ce qu’il adviendra le jour suivant

En prenant un aller sans retour je me suis incitée chaque jour à ne rien planifier et à me laisser porter par mes envies. Lorsque je les écoute, finalement, qui suis-je vraiment ? Suis-je capable de me laisser être et de contempler ce que je vois ?

Je crois que toutes les activités qui remplissent nos journées habituellement sont autant d’injonctions qui ne nous correspondent peut être pas mais auxquelles nous répondons pourtant comme de bons soldats. Par exemple, lorsque je pratique un sport, lorsque je médite, lorsque je répond à telle ou telle invitation, qui en a envie ? Est ce vraiment moi ou est ce parce qu’inconsciemment je répond à des injonctions : ce qu’il est bien de faire ou de ne pas faire, ce que je trouve tendance, ce que mon milieu social attend de moi. 

En ne prenant pas de billet retour, je voulais voir ce qu’il adviendrait de moi. Pas seulement dans quelques mois mais à chaque seconde. Quel sera mon besoin la minute d’après ? Comment aurais-je occupé mon temps ? Et enfin, que restera-t-il des habitudes avec lesquelles je suis arrivée ? Seront elles renforcées ou au contraire se seront-elles plutôt vues bousculées ?

Un espace d’introspection

Qu’on le veuille ou non, le voyage est toujours une forme d’introspection. Je n’ai jamais appris autant sur moi même que lorsque je vivais à l’étranger. La volonté de vivre à nouveau hors des frontières de l’Europe, dans des pays aux coutumes vraiment éloignées des miennes, est liée à ma volonté de vivre hors des frontières du connu. Là bas où tout reste à découvrir, à connaître, à explorer, à se familiariser. A commencer par moi même !

« J’ai voyagé dans les recoins du monde entier, en partie pour faire un voyage dans les profondeurs de moi-même »
— Pico Iyer

Les humains et la communauté 

Evidemment, je n’allais pas poursuivre cet écrit sans vous parler de tout ceux qui ont formé pour moi une communauté. Dans les Ashram en Inde, les monastères au Japon, les retraites en Italie, c’est l’intensité des relations dans la vie en communauté qui me porte. Aux engagements collectifs, partages, aux échanges, à l’authenticité se mêle aussi la possibilité de trouver la solitude au milieu de la communauté. Comment, au milieu du monde, je crée les limites d’un espace dans lequel je suis connectée à moi même et tournée vers les autres ?

Ecrire ces lignes

Pour boucler ce récit comme il a commencé, j’ai souhaité créer du vide en espérant qu’il soit en partie rempli par l’écriture. La perspective de pouvoir écrire dès que les mots me viennent, toujours munie d’un carnet, a grandement motivé mon départ. Dans mon habituel quotidien chargé, je ne crée pas régulièrement le temps long pour coucher sur le papier tout ce qui me crie pourtant depuis l’intérieur d’être écrit. Dans le vide, naturellement, l’écriture prend sa place non pas pour le combler mais pour danser avec lui et le rendre plus léger.

Méditer

Dans le contexte de voyage que je viens de vous décrire, la méditation revêt une toute autre puissance. Alors que la méditation fait partie de mon quotidien lorsque je suis en Europe, ma pratique est autrement plus singulière dans le cadre de mes voyages. Puisque la méditation dépasse les frontières des quelques minutes que je lui réserve habituellement chaque jour. En voyage, j’emporte un état méditatif au long de la journée. Portée par ces lieux, la nature, le vide, les communautés qui m’entourent et le cadre de vie exceptionnel, parfois même hors du temps, la méditation est une expérience hautement singulière. J’expérimente une connexion à mon intériorité plus puissante et ressourçante. La clarté de mon esprit est sans pareil et mes sensations décuplées. La sérénité qui m’habite induit une sensation de satisfaction presque totale. Soudain, je me « suffit à moi même ». Non pas de façon égocentrique : je suis « auto-suffisante » et complète dans le sens où je n’ai presque plus besoin de biens matériels ou extérieurs. Tout est là, à l’intérieur de moi alors que je suis toute entière plongée dans le présent et dans ce qu’il a de plus précieux à m’offrir : sa simplicité.

Le retour

Vous l’aurez compris, ma double vie est celle que je partage entre les parenthèses que je m’accorde dans des contextes bien particuliers (ma seconde vie) et mon quotidien en Europe. Celle que j’appelle « ma seconde vie », la plus spirituelle, peut être très intense et ne dure qu’un temps : d’une semaine à plusieurs mois parfois.  Mais qu’en est il de ma « première vie »? Celle que je vis le reste de l’année sur le mode de vie européen, partagée entre la ville et la campagne ? Le passage de la vie de voyage à ma première vie est parfois très éprouvant. A chaque fois que je suis de retour en Europe, mes croyances et mon mode de vie se voient un peu plus bouleversés. J’emporte toujours un peu plus des habitudes de ma seconde vie dans la première. Surtout lorsque certaines choses de mon quotidien luxueux et confortable ne font plus sens. Pourtant, de ma seconde vie, jusqu’à présent, je suis toujours revenue.

Pssst, n’oubliez pas :

«  L’homme n’a pas besoin de voyager pour grandir, il porte en lui l’immensité. »
— Chateaubriand
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